Interview de Hédi Thabet, romancier tunisien de Science-fiction réalisée par Hechmi KHALLADI/Tunisie

« La culture arabe est foncièrement religieuse, elle peut difficilement accéder à la pensée scientifique, à moins d’une révolution culturelle »
Ayant à son actif six romans du genre science-fiction, Hédi Thabet est aussi auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées sur le thème de la littérature de science-fiction. Parmi ses romans, “Ghâr al-jinn” (La grotte du djinn, 2001) et “Jabal Alliyyîn” (La montagne de Alliyin, 2004), “Law ada Hannibal” (Si Hannibal revenait, 2005), “Le temple de Tanit” (2013) et « La ville du jour éternel » (2015). Pour la nouvelle rentrée littéraire 2021/2022, il vient de publier son nouveau roman de SF « Jeu de miroirs ». Hédi Thabet constitue ainsi une exception en Tunisie d’un auteur passionné par la science-fiction qui s’est lancé seul dans une aventure romanesque peu courante chez nous. Lors d’une récente rencontre avec le romancier, il nous a parlé de son expérience et de sa vision de la littérature de science-fiction. Entretien
?Le Temps : Qu’est-ce que l’écriture pour vous
H. Thabet : Pour moi l’écriture est une expérience merveilleuse. Cependant elle ne peut pas être un métier, surtout pour l’écriture littéraire, en particulier en Tunisie. L’écriture est un art et comme tous les arts, elle demande une disponibilité, j’ose dire innée. Dès mon jeune âge j’écrivais, n’importe quoi, et quand j’ai compris que ce que j’écrivais ne peut pas être de la littérature, je m’étais lancé dans l’apprentissage de l’écriture littéraire, d’abord dans les livres où j’ai épuisé mon savoir-faire, puis à la faculté des lettres à Paris, j’ai connu de bons professeurs qui m’ont ouvert les yeux sur les exigences de l’écriture littéraire

Vous n’êtes pas scientifique de formation, pourquoi avoir choisi ce genre littéraire de science-fiction

D’abord la science-fiction est un genre littéraire, et puis moi, je n’ai eu cette formation littéraire que tardivement. Mon premier métier était technicien dans le domaine du bâtiment. D’ailleurs ce métier m’a permis de pouvoir poursuivre mes études littéraires. Donc au départ j’étais attiré par les sciences et les techniques pour avoir un diplôme de technicien, puis ma passion pour les lettres m’a poussé à changer de cap, enfin ma curiosité de comprendre l’univers m’a dirigé vers les revues scientifiques dont j’étais et je le suis encore friand

Vous avez écrit le roman de science-fiction en arabe et en français. Quels sont vos rapports avec ces deux langues. Préférez-vous l’une à l’autre

Je vous dis franchement que ma formation scolaire dans la langue arabe ne dépasse pas les années du primaire, il faut dire que les instituteurs de cette époque, pendant la colonisation, surtout ceux qui sont passés par l’école normale, avaient une bonne formation, les textes que nous étudions l’étaient aussi, mes lectures, surtout les écrivains arabes modernes m’ont vraiment abreuvé d’une langue que j’aime beaucoup. Je ne comprends pas que certains dénigrent la langue arabe aujourd’hui pour des raisons politiques, alors qu’elle ne représente aucun de ceux qui la parlent. La langue est neutre, et toutes les langues s’égalent, elles servent à s’exprimer, ce sont ses utilisateurs qui lui donnent sa valeur. Quant au français que j’ai appris avec des instituteurs français brillants qui ont tout fait pour qu’on apprenne à la maîtriser, bien qu’elle soit difficile, surtout que personne de notre entourage n’osait la pratiquer quand on est chez nous. Mais mes études en France et qui ont abouti à une maitrise en langue et littératures françaises modernes, m’ont permis d’écrire ce dont je rêvais depuis longtemps.

Vous venez de publier un roman en France, intitulé « Jeu de miroirs ». Pourriez-vous ?nous en parler

Deux terrestres, à la suite d’un accident tragique, se trouvent sauvés par des extraterrestres installés dans une base souterraine creusée sous une montagne à Matmata dans le sud tunisien. Tout le roman raconte la vie de ces deux terrestres : un chauffeur originaire de Matmata et une Allemande, la guide du groupe de touristes tués dans l’accident, exactement dans cette base et le roman parle également de leur contact avec les extraterrestres. Voilà un bref aperçu de l’histoire racontée sur 292 pages. Mais le roman ne se limite pas à l’histoire, il y a les détails qui constituent sa partie la plus importante, par exemple la vie intérieure des personnages, les conflits qu’ils peuvent vivre, le va et vient entre le passé, le présent et le futur (un jeu de miroirs) et surtout les messages que l’auteur veut communiquer aux lecteurs.

Pourquoi écrire ce roman en français alors qu’il reprend en quelque sorte beaucoup ?d’éléments que vous avez relatés dans vos écrits antérieurs en arabe

La science-fiction que j’écrivais en arabe n’a pas trouvé son salut dans les pays arabes, bien que j’aie reçu un prix pour mon premier roman en science-fiction en Egypte, j’ai rarement lu des critiques intéressantes qui touchaient le fond des problèmes que je soulevais dans ces romans. Alors je me suis dit pourquoi ne pas tenter de m’adresser à un autre public, celui qui a vu naitre ce genre de littérature. Ainsi a commencé cette expérience et j’ai reçu les premières prémisses des lecteurs qui décortiquent le texte et communiquent avec l’auteur. Je vous donne un échantillon de réaction d’un lecteur français : « Votre livre est celui d’un anarchiste prônant la liberté des individus à l’encontre de la politique (que vous détestez), de la religion figée dans des dogmes fondées sur le mythe d’un dieu exigeant, de la famille asservissante, des rapports de classe, des médias niveleurs de la pensée. Bref, un rejet de toutes les hiérarchies, une exaltation de la liberté de l’individu et un plaidoyer pour une symbiose avec la nature. »
J’ai parlé de toute cette critique de la société humaine dans mes écrits en arabe, certainement, cela a été lu, mais les lecteurs, pour ou contre, n’avaient pas branché : aucune critique, aucune manifestation, certains journalistes avaient résumé le contenu et rien d’autre. J’espère que la relation avec le lecteur français sera meilleure. La maison d’édition qui a édité le roman m’a conseillé de lancer une campagne de publicité pour attirer l’attention des critiques littéraires en France, mais je vis en Tunisie et par conséquent je ne peux rien faire avec le dinar qui ne peut pas se transférer en Euro pour le simple citoyen que je suis.

Outre les romans de science-fiction, vous vous êtes également illustré dans le genre ?romanesque classique. Rappelez-nous quelques titres

En effet, j’ai même reçu le COMAR d’or pour mon roman : « les œillets ne vivent pas au Sahara ». J’ai écrit un autre roman, édité en Egypte intitulé : « le viol » qui a été bien reçu : la revue littéraire « Akhbar El Adab » lui a consacré un article.

En Occident, des milliers d’œuvres de science-fiction sont éditées chaque année, dont plusieurs ont été adaptés à l’écran, alors que dans le monde arabe en général et la ?Tunisie en particulier, ce genre est rare, voire marginalisé. Pour quelles raisons

En occident, la science-fiction devient une tradition, elle permet aux scientifiques et aux jeunes une évasion soit dans l’avenir ou le passé. Le lecteur de la SF est spécifique, il a été formé (pour ne pas dire formaté) à ce genre de littérature. Il y a des associations, des colloques, des revues spécialisées, des rencontres annuelles pour célébrer les nouvelles éditions. Dans le monde arabe, il n’y a rien, absolument rien qui encourage ce genre littéraire. J’ai écrit un roman en SF pour les moins de vingt ans, l’éditeur me l’a dit carrément, « vous payez la facture et vous distribuez votre livre ». D’ailleurs, à la foire du livre de Tunis, il n’y a que Belkhouja qui expose ses livres de SF, écrits en français.

On dit que la pensée scientifique est quasi absente chez l’auteur oriental qui est plutôt porté par ce côté sentimental qui nourrit sa pensée et influence sa façon de voir le ?monde. Qu’en dites-vous

On n’a qu’à constater notre façon de parler, dans chaque phrase on commence par « inchallah » qui veut dire latéralement « si Dieu le veut », c’est-à-dire qu’on refuse la maitrise de son sort. Quand vous parlez d’une théorie scientifique qui touche la genèse, l’univers, l’avenir de l’humanité on vous balance souvent quelques versets comme quoi tout a été dit dans le Coran. La culture arabe est foncièrement religieuse, elle peut difficilement accéder à la pensée scientifique, à moins d’une révolution culturelle. Il y a rarement de philosophes arabes, car, pour moi, le philosophe est celui qui n’a pas de parti pris, qui pense librement en dehors de la religion, des traditions, de la politique. J’estime que cette culture arabe encastrée a inhibé la production littéraire libre, il n’est pas normal que Nagib Mahfoudh soit le seul homme de lettres dans le monde arabe à avoir le Prix Nobel !

Selon vous, la science-fiction est-elle en mesure de faire face à la crise actuelle ? Sinon, à quoi pourrait-elle nous servir ?

C’est une bonne question, car déjà la SF commence à dévier du chemin tracé par les précurseurs comme George Wells. Elle suit le nouveau courant qui se dirige vers le fantastique, les univers parallèles, les visions psychédéliques…, elle ne sert plus à poser les questions sur les problèmes réels des sociétés actuelles, sur l’avenir de l’humanité, sur le devenir de la terre. Ces tendances reflètent la crise que traversent actuellement les sociétés occidentales, avec le système politico-économique qui touche à sa fin et qui, dans son développement effréné, a délaissé les principes qui doivent sauvegarder la nature et l’humanité de l’homme.
Interview réalisée par Hechmi KHALLADI

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